La mort du livre numérique ?

J’étais la semaine dernière à une formation d’Yves Le Bouffant, organisée par l’ARL, sur la conception de livres numériques. L’occasion de faire le point sur l’avenir de l’ebook qui, durant des années, n’était qu’une promesse jamais tenue. Ça vient, ça vient ! entendait-on. Et rien ne venait.

C’était même l’un des marronniers de Livres Hebdo : à chaque saison, on nous annonçait l’explosion de l’ebook, la fin du livre papier, la révolution numérique !

Mais à regarder les chiffres, en fait de révolution, c’était un léger frémissement à peine perceptible : 0,5 % d’augmentation par-ci, 0,3 % par-là… Et ne parlons pas de rentabilité : il semblait que la seule manière d’augmenter les ventes était de creuser les déficits des comptes d’exploitation.

Un modèle économique fondé sur l’augmentation du chiffre d’affaires par la vente à perte !

Ce modèle économique “à perte” est d’ailleurs, encore aujourd’hui, celui de nombreuses maisons d’édition dans le secteur de l’édition numérique. J’entends pourtant des gens s’en ébaubir (une bibliothécaire, s’adressant à un éditeur numérique chroniquement déficitaire : « Bravo ! Vous avez inventé un modèle économique qui révolutionne les pratiques éditoriales… »), faisant complètement l’impasse sur… cette impasse : un modèle économique qui ne se soutient que par le déficit, ça s’appelle un gouffre ! Mais la magie du numérique emporte tout : le fétichisme de la technique rend aveugle. Pour combien de temps encore ?

Néanmoins, il faut bien reconnaître que, malgré cet aspect économique, le marché progresse, que les liseuses se répandent, que des usages nouveaux apparaissent. Yves Le Bouffant suit à mon avis la piste la plus intéressante dans cette exploration des nouvelles possibilités du livre numérique : celle de la création de récit transmédia.

Ce récit transmédia n’est pas nouveau en lui-même, on trouve des tentatives depuis les années 1960, au moins. Mais le numérique, bien évidemment, offre un support de fixation (et de diffusion) commode et relativement facile d’accès pour ce type de création au carrefour de l’écriture, de la photographie, de la vidéo, de l’audio.

Son projet met le doigt sur la question essentielle posée par le livre numérique : celle de l’enrichissement des textes, de leur mise en forme, de leur valorisation, de l’hypertexte et du lien (c’est-à-dire du contenu ajouté au texte premier).

mort du livre numérique

Pour l’instant, la diversité des formats de fichier (Epub, PDF, kindle…), les limites de poids de fichier, les limites techniques de mise en pages et d’ajout de contenu font du livre numérique un livre estropié, un avorton de site Internet. Si c’était un cheval, on l’abattrait…

Voyez un livre numérique actuel : qu’y a-t-il de plus laid et misérable que ces pauvres textes maltraités, échoués, dénudés, faméliques ?

C’est comme si on avait oublié, abandonné, abdiqué des siècles de mise au point éditoriale.

Le livre numérique est la soudure mal ajustée du livre et du site Internet : de la tradition éditoriale, il a tout perdu (enrichissement des textes, beauté typographique, mise en pages harmonieuse à l’œil…) ; du site Internet, il n’a rien pris (ajout de contenu, maniabilité, navigation par hypertexte…).

Bien sûr, les pratiques vont évoluer (elles évoluent déjà : voir justement le travail d’Yves Le Bouffant) et les solutions techniques vont se perfectionner (oui, bientôt, on pourra travailler un livre numérique comme un vrai livre et comme un vrai site Internet).

Mais alors, quand les téléphones, les tablettes et les liseuses auront réalisé leur jonction (tout en un) et que la connexion Internet sera permanente en tout lieu, le livre numérique ne sera rien d’autre qu’un site Internet comme les autres !

Sera-ce la mort du livre numérique ?

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