Jérôme Pin-Simonet

Comment êtes-vous venu à l’édition ?

C’est un hasard complet, j’aurais pu faire toute autre chose. Lorsque j’étais étudiant, un ami me dit un jour qu’il souhai­tait se présenter au concours d’entrée d’une licence profes­sion­nelle d’édition, à Toulouse. Comme je ne voulais pas, de mon côté, devenir ensei­gnant et que le climat toulou­sain me semblait atti­rant, j’ai décidé de suivre cet ami et de me présenter moi aussi. Un hasard complet : cette filière univer­si­taire se serait située à Dunkerque, sans doute ne serais-je pas devenu éditeur.

 

On sent pour­tant que c’est une passion, pour vous, et pas seule­ment un métier…

Mais oui ! J’ai la chance d’exercer un métier que j’aime, qui me passionne, qui me nourrit intel­lec­tuel­le­ment… C’est ma passion, mon hobby, ma drogue ! D’ailleurs, si je ne travaille pas, je m’ennuie vite, ça me manque…

 

La passion, tout de suite, avec ces études d’édition ?

Oui et non. Disons que j’ai senti que cela pouvait me passionner, mais j’ai compris très vite – ou, plus modes­te­ment, en ai-je eu l’intuition – que l’édition était avant tout une pratique, un travail sur des problé­ma­tiques concrètes : comment éditer ce contenu complexe ? Comment rendre ce texte dispo­nible au public ? Comment faire de cet inves­tis­se­ment un projet rentable ?

L’approche théo­rique de l’édition m’intéresse assez peu. L’édition, ce ne sont que des cas pratiques, des auteurs ou des produc­teurs de contenus singu­liers, des problé­ma­tiques maté­rielles, logis­tiques, intel­lec­tuelles et commer­ciales uniques. Cette intui­tion m’a plus tard été confirmée auprès de Domi­nique Autié.

 

Vous parlez de Domi­nique Autié, l’ancien direc­teur des éditions Privat, à Toulouse ?

Oui, en effet, il a dirigé les éditions Privat – une maison fondée il y a 150 ans, un des éditeurs de province les plus impor­tants, en termes de volume et de qualité – pendant une ving­taine d’années, avant de fonder, en 1999, l’agence InTexte éditions avec Sylvie Astorg, sa compagne. C’est quelqu’un qui a joué un rôle déter­mi­nant dans ma carrière et, plus large­ment, dans ma vie. Éditeur, écri­vain, il était, je pense, de ces hommes qui savent éveiller les autres, les révéler à eux-mêmes, déceler le meilleur de leurs poten­tia­lités. Un éditeur exis­ten­tiel en quelque sorte.

C’est en tout cas ce qu’il a fait pour moi. C’est lui qui m’a enseigné le métier de l’édition, patiem­ment, avec ce don qu’il avait du mana­ge­ment, de la péda­gogie et cet art de délé­guer. Je regarde ces années passées à ses côtés comme des années d’apprentissage, comme un apprenti apprend auprès d’un maître orfèvre, d’un char­pen­tier, d’un verrier, avec humi­lité et assi­duité. Plei­ne­ment écri­vain, plei­ne­ment éditeur, il avait cette parti­cu­la­rité de venir du monde de l’imprimerie par son père. Lui-même typo­graphe de forma­tion, de l’école Estienne, il liait une confor­ma­tion d’esprit d’écrivain, d’éditeur et de tech­ni­cien, avec son amour de la typo­gra­phie, de la compo­si­tion, de la mise en pages…

 

Vous-même, vous vous défi­nissez à la fois comme éditeur et tech­ni­cien de l’édition, il me semble ?

En effet, ces années de forma­tion n’auront pas été vaines : je suis un soutier de l’édition, le gars qui est dans la salle des machines et fait avancer le cargo, qui connaît la tuyau­terie, les boulons et les pistons… Je suis très heureux d’avoir parcouru, durant ces années, tout l’univers des métiers de l’édition : pour assurer la cohé­rence d’ensemble d’un ouvrage, il faut à la fois maîtriser la problé­ma­tique intel­lec­tuelle et les « petits boulons », jusqu’à l’orthotypographie, sinon, on n’est qu’un bavard, un théo­ri­cien de l’édition.

 

Tout cela est bien loin de l’image habi­tuelle de l’éditeur, celle de l’intellectuel pari­sien…

En effet, mais c’est ce que recherchent mes clients, qu’ils soient des maisons d’édition, des entre­prises, des asso­cia­tions : un concep­teur capable de penser un ouvrage et une “petite main” à même de le fabri­quer. D’ailleurs, la réalité de l’édition est très diverse : éditer, c’est rendre public, lisible, inté­res­sant et dési­rable un contenu intel­lec­tuel. Que ce soit un essai philo­so­phique, un livre de photo­gra­phie ou de cuisine, une plaquette commer­ciale, une revue d’entreprise, la démarche est fonciè­re­ment la même, la problé­ma­tique édito­riale, dans son essence, est la même. Et pour ma part, je me complais dans cette double démarche d’un travail édito­rial sur des livres, avec ce que cela implique de curio­sité intel­lec­tuelle, et d’un travail édito­rial sur des supports de commu­ni­ca­tion, qui relève du commerce, de l’entreprise, de la commu­ni­ca­tion spécia­lisée… Les deux me passionnent et me nour­rissent.

 

Pour­quoi ?

D’abord parce que ces deux acti­vités m’amènent à fréquenter des thèmes, des textes et des contenus qui m’intéressent, et des gens passionnés et passion­nants que sont les auteurs au sens tradi­tionnel du terme et les produc­teurs de contenus. Des gens qui créent des choses, qui font avancer la société, qui innovent. Des entre­pre­neurs au sens large, que ce soient des chefs d’entreprises, des asso­cia­tions, des parti­cu­liers : toutes celles et ceux qui créent une plus-value intel­lec­tuelle, morale, écono­mique ou sociale… Ces gens et leurs initia­tives me passionnent.

Sans doute ce double intérêt, pour les gens de lettres et les gens de commerce, reflète-t-il d’ailleurs mon acti­vité : éditer relève d’une démarche à la fois intel­lec­tuelle et commer­ciale. Amour des idées, du texte, de la litté­ra­ture et passion du commerce, du monde de l’entreprise, etc.

Et je retrouve ce double intérêt dans ce qui constitue le cœur de la chaîne édito­riale, le travail sur le texte et sa mise en valeur. À mon sens, il n’y a pas de texte noble, que serait la litté­ra­ture, et de texte ignoble, vulgaire, que serait la commu­ni­ca­tion édito­riale. Un texte est bien écrit, effi­cace, percu­tant, ou pas. Il est lisible, clair, compré­hen­sible ou pas. Un contenu intel­lec­tuel est bien édité ou pas, quel que soit le sujet.

 

Après ces années toulou­saines, vous avez quitté l’agence InTexte. Pour­quoi ce départ ?

Pour voyager. C’était un rêve que je pour­sui­vais depuis plusieurs années, le temps était venu pour moi de le réaliser : j’ai donc voyagé pendant presque deux ans, dans une tren­taine de pays. C’est tout à fait personnel, mais, pour moi, il y a trois choses impor­tantes à faire dans la vie : arpenter le monde, créer une œuvre (ce peut être une œuvre d’art, bien sûr, mais ce peut être une entre­prise, une maison, une asso­cia­tion, quelque chose que l’on pense et que l’on construit de ses mains), et contri­buer à l’intelligence du monde. Ce sont des partis pris à la fois modestes et ambi­tieux : contri­buer à l’intelligibilité du monde, à sa cohé­rence… Quand j’édite un livre, en veillant au respect des normes ortho­ty­po­gra­phiques, je parti­cipe, à hauteur de virgules et d’espaces insé­cables, à la compré­hen­sion du monde. Quand je travaille sur un support de commu­ni­ca­tion édito­riale, en faisant bien mon travail, je contribue modes­te­ment, de manière minus­cule, à la compré­hen­sion du monde, ne serait-ce qu’en utili­sant le mot juste ! Ça tient presque du mysti­cisme pour moi, d’un postulat d’ordre spiri­tuel… Je crois profon­dé­ment à cet apho­risme d’Albert Camus : mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde…

Propos recueillis par M.M.