Charlie Hebdo

Le 11 septembre 2001, c’était l’après-midi. J’étais chez un ami, la télé­vi­sion était allumée quand France 2 a inter­rompu ses programmes pour annoncer les atten­tats du World Trade Center. On voyait une tour en feu, beau­coup de fumée, des gens qui couraient… Puis on a vu le deuxième avion percuter la tour jumelle. Et l’attaque du Penta­gone. Et cet avion crashé avant d’atteindre sa cible. Ça n’en finis­sait pas, on se deman­dait combien d’avions étaient détournés : 10, 15, peut-être plus…

Je me souviens de cette sensa­tion de vertige, de chute libre. De catas­trophe qui ne s’arrête pas.

Le 7 janvier 2015, c’était une fin de matinée. J’étais à mon bureau quand j’ai vu une première annonce sur le site de Libé­ra­tion : “Le siège de Charlie Hebdo visé par des tirs. Le dessi­na­teur de presse Luz évoque des victimes.” Des victimes. Puis, heure par heure, les victimes ont eu des noms, des visages, des traits de crayon. Toute la journée (et les jours suivants), je suis resté hagard devant l’écran. Charb : mort. Cabu : mort. Wolinski : mort. Tignous : mort. Bernard Maris : mort. Honoré : mort.

Je me souviens, comme au tiercé, de cet ordre d’arrivée. En rang, les uns après les autres, dans un défilé macabre. J’ai pensé au doux Cavanna, j’ai pensé qu’il avait bien fait de mourir plutôt que de voir ça…

J’ai reconnu cette sensa­tion de vertige, de chute dans le vide.

J’étais collé­gien quand Charlie Hebdo a été relancé, en 1992. Internet n’existait pas à l’époque, et c’était pour nous – quelques amis – les premières bouf­fées d’air frais : on l’achetait à tour de rôle, on se le refi­lait en cours, sous le manteau. On décou­vrait qu’on pouvait rire des choses dont il ne fallait pas rire, qu’on pouvait tout criti­quer, tout ques­tionner, tout tourner en déri­sion… Qu’on pouvait manquer de respect à ceux qui intiment le respect plutôt que de le mériter.

J’ai cessé de lire Charlie Hebdo avec les années, mais je lui conser­vais la tendresse qu’on a pour les premiers rires de l’adolescence. C’était un peu l’oncle rigolo qu’on voit rare­ment mais qu’on aime bien, avec ses blagues parfois drôles, parfois pas drôles, parfois fran­che­ment pas drôles. Mais qui s’échinait à conti­nuer de rire, malgré tout, parce que le monde est risible. Cet oncle, des gens lui ont mis une balle dans la tête.

bernard-maris

Je pense parti­cu­liè­re­ment à Bernard Maris. Il avait écrit la préface d’un livre édité il y a quelques années, pour la collec­tion “Ombres blanches” de Chris­tian Thorel.

bernard maris

Ce livre d’Henri Sztulman – Psycha­na­lyse et Huma­nisme – évoquait le nihi­lisme ambiant, s’inquiétait des person­na­lités de plus en plus border­line produites par nos sociétés, appe­lait à réhu­ma­niser les échanges humains, à ne pas renvoyer l’autre à une iden­tité univoque…

Le petit texte de Bernard Maris était, quant à lui, celui d’un écono­miste qui n’aimait pas l’économie. Qui, en tout cas, dénon­çait l’extension infinie de l’économie et du féti­chisme de la marchan­dise à tous les aspects de la vie humaine. C’est aussi cet huma­nisme-là qu’on a voulu tuer le 7 janvier 2015.

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